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Violences sexuelles et « revenge porn » : enquête au cœur des réseaux Telegram en Serbie
En bref
- Des chaînes Telegram en Serbie diffusent chaque jour des milliers de messages contenant photos et vidéos intimes, parfois de mineurs, selon l’enquête d’Osnazene.
- Les victimes subissent doxxing, cyberharcèlement et diffusion permanente de leur intimité sans recours simple, faute d’une loi nationale sur le revenge porn équivalente à celle de voisins comme la Croatie.
- Les procédures pénales restent difficiles : seules des plaintes nominatives déclenchent souvent des poursuites, alors que Telegram et d’autres plateformes garantissent l’anonymat des diffuseurs.
- Des démarches concrètes existent pour sauvegarder des preuves et solliciter des ONG ou autorités spécialisées, mais elles demandent délai, méthode et parfois mobilisation internationale.
Peu de temps ? Voilà ce qu’il faut retenir :
| Point | Chiffre / repère |
|---|---|
| Messages relevés sur canaux surveillés | Plus de 10 000 messages par jour |
| Plus grand canal observé | 70 000 abonnés |
| Poursuites (2011 – avril 2024) | 717 personnes poursuivies, 408 condamnations |
| Obstacles juridiques au revenge porn | Absence de loi spécifique ; plainte nominative exigée |
Comment les réseaux Telegram facilitent le revenge porn et les violences sexuelles en Serbie
Les mécanismes techniques de Telegram combinés à des pratiques sociales toxiques expliquent en grande partie la diffusion massive de contenus illicites en Serbie. La messagerie permet la création de chaînes publiques ou privées avec des liens d’invitation, une modération lâche et un chiffrement qui décourage la coopération extrajudiciaire. Sur ces canaux, l’anonymat alimente une criminalité numérique où la diffusion de photos intimes devient un outil de harcèlement.
Dans la pratique, la chaîne d’une diffusion démarre souvent par un doxxing : des données personnelles (adresses, numéros de téléphone, profils familiaux) sont rassemblées à partir de sources publiques et compromises. La militante à l’origine de l’ONG Osnazene a raconté comment des informations personnelles ont été publiées, déclenchant un flot de messages à caractère sexuel et des insultes sur tous les réseaux. Le message initial peut être anonyme ; les relayeurs, nombreux, amplifient le signal.
Les mots-clés et codes employés dans ces groupes rendent la recherche de contenus illicites simple pour les membres. Des expressions comme « -18 » ou « commerce d’ado » servent à filtrer rapidement des images ou vidéos pédopornographiques. Des échanges observés par les enquêtrices montrent des pratiques effarantes : des hommes photographient des proches (mères, sœurs) et partagent ces images pour qu’elles soient évaluées et diffusées.
La circulation ne s’arrête pas à Telegram. Beaucoup de contenus migrent vers des sites de vidéos pornographiques classiques, où ils restent parfois disponibles pendant des mois avant suppression. Un cas rapporté dans l’enquête indique qu’un viol filmé a d’abord tourné sur plusieurs chaînes Telegram avant d’apparaître sur un site commercial, puis d’être finalement retiré.
La configuration technique de Telegram est un facteur aggravant : canaux publics non modérés, chaînes fermées difficiles à tracer pour les autorités, et une politique de réponse aux demandes des états parfois limitée. Le fondateur Pavel Durov a été mis en examen en lien avec la publication de contenus illégaux, ce qui illustre les tensions entre opérateurs de plateforme et autorités. Ici, l’intersection entre technologie et stéréotypes sociaux produit une zone de non-droit où des violences sexuelles numériques prospèrent.
La combinaison d’anonymat, de codes de recherche et d’une modération lâche permet la diffusion quotidienne de milliers de messages illicites.
Pour la victime, la première conséquence se lit en termes de sécurité immédiate : harcèlement par messages, appels, menaces et peur de retombées sociales. Au plan collectif, la normalisation de ces pratiques renforce des stéréotypes patriarcaux qui réduisent la probabilité de signalement. L’analyse des canaux observés montre que la criminalité numérique liée au revenge porn en Serbie n’est pas un phénomène marginal ; elle est structurée et organisée.
Insight final : comprendre le fonctionnement technique des réseaux Telegram aide à identifier les points d’intervention où les autorités et les ONG peuvent agir pour limiter la propagation des contenus et aider les victimes.
Enquête Osnazene : infiltration, chiffres et constats sur l’exploitation en ligne
L’ONG Osnazene a commencé son travail après que l’une de ses fondatrices ait subi un doxxing et un harcèlement massif en 2021. L’organisation a été officiellement créée en janvier 2024 pour documenter ces pratiques et intervenir. Les enquêtrices ont infiltré des chaînes Telegram pour établir des méthodes et quantifier l’ampleur du phénomène. Leur rapport publié en juin met en lumière des volumes et des usages alarmants.
Les chiffres sont parlants. Les canaux surveillés échangent plus de 10 000 messages par jour. Le plus important d’entre eux rassemble environ 70 000 abonnés. Ces volumes traduisent une audience et une circulation qui dépassent la sphère d’un simple petit groupe. Les contenus vont de photos intimes volées à des vidéos pédopornographiques, en passant par des échanges de « listes de courses » qui cataloguent les victimes potentielles par âge ou situation.
La méthodologie d’Osnazene repose sur l’infiltration contrôlée, la collecte d’exemples, et la constitution d’un corpus documentaire exploitable pour plainte. Les enquêtrices décrivent des échanges où des membres demandent activement « quelqu’un a une sœur de 20 ans » et proposent des échanges de photos. D’autres partagent des images prises en caméra cachée dans la rue, sous les jupes : un usage systématique de la violation de l’intimité. Ces constats montrent que l’exploitation en ligne prend des formes multiples et que les auteurs opèrent avec peu de crainte de poursuites.
Sur le plan judiciaire, Osnazene recense une réalité contrastée. Entre 2011 et avril 2024, 717 personnes ont été poursuivies en Serbie pour possession d’images pédopornographiques et exploitation de mineurs, et 408 ont été condamnées, souvent à des peines avec sursis ou à des amendes. Ces chiffres montrent que la possession de contenus pédopornographiques fait l’objet d’actions pénales, mais ils ne couvrent pas l’ensemble des violences sexuelles numériques liées au revenge porn.
La distinction est importante : les poursuites pour pédopornographie sont déclenchées par des enquêtes ciblées ou des signalements. En revanche, le revenge porn (diffusion de contenus intimes sans consentement dans une logique de vengeance) n’est pas couvert par une loi spécifique en Serbie. Sans cadre pénal clair, la voie judiciaire reste tributaire d’une plainte nominative, ce qui rebute souvent les victimes et rend la traque des diffuseurs compliquée, d’autant que les plateformes garantissent l’anonymat de leurs utilisateurs.
Les enquêtrices ont aussi constaté un phénomène de migration des contenus. Après avoir circulé sur Telegram, certaines images ou vidéos réapparaissent sur des sites commerciaux internationaux. La suppression sur un site ne garantit pas la disparition totale : les fichiers peuvent être clonés, copiés, republiés avec une vitesse surprenante. Cette permanence induit ce que beaucoup décrivent comme une peine à vie pour la victime.
Les données collectées par Osnazene montrent un mélange d’ampleur quantitative et d’impunité procédurale qui rend la protection des victimes particulièrement ardue.
Insight final : une enquête de terrain, si elle documente la mécanique des abus, doit s’accompagner d’une stratégie judiciaire et politique pour transformer les preuves en poursuites effectives.

Cadre légal en Serbie et obstacles à la protection des victimes de revenge porn
Le cadre législatif serbe accuse un retard comparatif sur la question du revenge porn. Contrairement à des pays voisins comme la Croatie ou le Monténégro qui ont adopté des textes ciblés, la Serbie ne dispose pas d’une loi explicite criminalisant la diffusion de contenus intimes sans consentement pour se venger. Ce vide crée des zones grises où les victimes butent sur des exigences procédurales et des preuves difficiles à rassembler.
Concrètement, si la possession et la diffusion d’images pédopornographiques sont punies, les cas relevant du revenge porn se heurtent souvent à la nécessité d’une plainte nominative. La juriste Jelena Drndarski explique que sans plainte de la personne identifiée comme victime, les poursuites n’avancent pas. Cette condition complique le parcours judiciaire, en particulier quand la victime craint la stigmatisation, le manque de protection sociale ou des représailles. L’absence de coopération effective des plateformes renforce ce blocage.
Au plan institutionnel, plusieurs organismes apparaissent dans l’équation : le Commissariat à la protection de l’égalité (qui pointe la persistance de stéréotypes patriarcaux), le parquet spécial pour crimes liés aux hautes technologies (dont les réponses sont parfois lentes), et des ONG comme le Centre autonome des femmes (AZC) et Osnazene. Le recours à ces acteurs peut permettre des signalements collectifs, comme les pétitions ; l’AZC a d’ailleurs déposé une pétition recueillant des dizaines de milliers de signatures pour demander un durcissement de la législation.
La réponse judiciaire est par ailleurs limitée par des capacités techniques et des priorités. Entre 2011 et avril 2024, 717 personnes ont été poursuivies pour possession d’images pédopornographiques ; 408 ont été condamnées, mais les peines sont souvent des amendes ou des peines avec sursis. La sanction pénale existe, mais elle ne suffit pas à réparer la diffusion massive et la durée de vie des contenus. Le parquet spécial pour les crimes liés aux hautes technologies n’a pas systématiquement répondu aux sollicitations des enquêtrices, signe d’un déficit de coordination.
Il manque des mécanismes procéduraux rapides : procédures d’urgence pour la suppression de contenus, relais avec les plateformes internationales, et protection anonyme des plaignants. Les lois sur la protection des données personnelles existent, mais elles ne couvrent pas toujours la dimension punitive liée au revenge porn ni l’obligation pour les plateformes de coopérer rapidement. Sur le plan comparatif, des réformes adoptées ailleurs montrent qu’il est possible de prévoir des mesures d’urgence : demandes de retrait sous 24 à 72 heures, sanctions administratives pour plateformes non coopératives, et protection renforcée des témoins.
L’absence d’une loi spécifique sur le revenge porn en Serbie rend la protection des victimes dépendante d’initiatives ponctuelles et de la bonne volonté des plateformes.
Insight final : sans modification législative et procédures d’urgence, les victimes resteront exposées à une diffusion permanente de leur intimité violée et à des parcours judiciaires lourds et incertains.
Comment agir : démarches concrètes pour signaler le cyberharcèlement et protéger l’intimité violée
Si tu es confronté·e à une situation de diffusion non consentie, il existe des étapes précises à suivre pour conserver tes droits et augmenter les chances d’une intervention effective. Ces démarches demandent rigueur : date et heure des captures, conservation des URL, et démarches rapides auprès d’acteurs compétents. L’absence de réaction immédiate donne de l’avance aux diffuseurs.
Étapes pratiques à entreprendre sans délai :
- Conserver des preuves numériques : captures d’écran avec horodatage, sauvegarde des liens et des identifiants de canal. Les métadonnées peuvent s’avérer utiles pour la suite judiciaire.
- Signaler la chaîne à Telegram via les outils de signalement et demander la suppression des contenus. Joindre les éléments de preuve dès le signalement.
- Porter plainte auprès de la police locale ou du parquet spécialisé en crimes informatiques ; en Serbie, cela peut nécessiter une plainte nominative pour déclencher l’enquête.
- Contacter une ONG locale : Osnazene ou AZC peuvent aider à documenter, conseiller sur les démarches et mobiliser des relais médiatiques ou juridiques.
- Si les contenus sont hébergés à l’étranger, solliciter une demande de retrait via les plateformes hébergeuses et, si nécessaire, via les représentants diplomatiques pour obtenir une coopération transfrontalière.
Ces étapes exigent parfois une assistance juridique. Les avocats spécialisés en droit des technologies et en protection de la vie privée peuvent déposer des procédures en référé pour obtenir la suppression d’URL ou la communication d’identifiants. Dans les pays où le texte existe, des mesures rapides prévoient des injonctions sous 24 à 72 heures. En l’absence de cadre local, la procédure peut durer plusieurs mois.
Autres actions utiles : contacter des associations de défense des droits numériques, alerter des journalistes d’investigation qui peuvent relayer et documenter le phénomène, et utiliser les outils de protection personnelle (changer les mots de passe, sécuriser les comptes, demander la désindexation auprès des moteurs de recherche lorsque c’est possible).
Une démarche administrative à ne pas négliger : saisir le Commissariat à la protection de l’égalité si le harcèlement relève de discrimination ou d’incitation à la haine. Les signalements à cet organisme peuvent compléter la plainte pénale et faire peser une pression supplémentaire sur les autorités.
Agir vite et méthodiquement augmente sensiblement les chances d’effacer ou de limiter la propagation d’images et de constituer un dossier utilisable en justice.
Insight final : la collecte rigoureuse de preuves et le recours coordonné à la police, aux ONG et aux relais médiatiques restent la stratégie la plus efficace face au cyberharcèlement, même quand la législation nationale est insuffisante.
Impacts humains, responsabilités et pistes politiques pour freiner la criminalité numérique
Les conséquences humaines sont profondes. Pour la personne dont l’intimité est violée, la diffusion d’images ou de vidéos entraîne isolement social, perte d’emploi, problèmes de santé mentale et peur permanente que le contenu resurgisse. Vanja Macanovic de l’AZC insiste sur la dimension pérenne du dommage : ces contenus « restent en ligne pour toujours », avec des répercussions sur la vie privée et professionnelle qui peuvent durer des décennies.
La responsabilité se situe à plusieurs niveaux. D’abord, celle des auteurs qui commettent des violences sexuelles et duxxing. Ensuite, celle des plateformes qui ne mettent pas en place des procédures de retrait rapides et des outils efficaces pour prévenir les abus. Enfin, la responsabilité des États : quand la législation n’interdit pas clairement le revenge porn ou n’impose pas la coopération aux opérateurs, un vide juridique s’installe.
Des pistes politiques existent pour limiter le phénomène. Elles couvrent des réformes légales, des mesures techniques et des actions éducatives :
- Adopter une loi pénale sur la diffusion non consentie d’images intimes, avec des procédures d’urgence pour la suppression et des peines adaptées.
- Imposer des obligations de coopération aux plateformes : délais de réponse, transparence sur les procédures de signalement, et sanctions administratives en cas de non-respect.
- Créer des services publics d’assistance aux victimes : guichets uniques, prise en charge psychologique et aide juridique gratuite.
- Former les forces de l’ordre et les magistrats aux spécificités de la criminalité numérique et à la gestion des preuves numériques.
Des exemples dans d’autres pays montrent l’efficacité d’interventions coordonnées : procédures rapides de retrait, fonds d’aide aux victimes et partenariats public-privé avec des plateformes pour développer des outils de détection automatique. En Serbie, la mobilisation citoyenne existe : pétitions, rapports d’ONG et pressions médiatiques. Reste à transformer cette mobilisation en réformes législatives et en dispositifs opérationnels.
« Les vidéos, ces photos, restent en ligne pour toujours. Et les victimes vivent dans la peur que quelqu’un les revoie. » — observation reprise par des militantes et juristes
Insight final : combiner réformes juridiques, coopération internationale et dispositifs d’accompagnement rapide pour les victimes est la seule voie pour réduire durablement la criminalité numérique liée au revenge porn.
Que faire immédiatement si des photos intimes sont diffusées sur Telegram ?
Conserver des captures d’écran horodatées, sauvegarder les URLs, signaler la chaîne à Telegram et déposer une plainte auprès de la police. Contacter une ONG locale pour assistance et documenter chaque démarche.
Les contenus publiés à l’étranger peuvent-ils être retirés ?
Oui, via les procédures de signalement des hébergeurs et, si nécessaire, par des procédures judiciaires internationales. La rapidité et la précision des preuves augmentent les chances d’obtention d’un retrait.
La Serbie a-t-elle une loi contre le revenge porn ?
À l’heure des derniers recensements publics, la Serbie ne possède pas de loi dédiée au revenge porn similaire à certaines législations régionales ; les poursuites dépendent souvent d’une plainte nominative et de la qualification pénale retenue.
Quels organismes peuvent aider une victime en Serbie ?
Des ONG comme Osnazene et le Centre autonome des femmes (AZC) accompagnent les victimes. Le Commissariat à la protection de l’égalité peut intervenir en cas de discrimination. Pour les poursuites, s’adresser au parquet spécialisé en crimes informatiques.